Voici en intégralité le chapitre 8 de la biographie de Paul Bert signée Jean-Pierre Soisson, disponible à partir d'aujourd'hui dans les librairies.
VIII
L’INSTRUCTION CIVIQUE A L’ECOLE
Les élections de 1881 donnent une nette majorité aux Républicains. Le groupe de l’Union républicaine, auquel appartient Paul Bert et que préside Gambetta, comprend 204 députés dans la nouvelle Chambre ; celui de la Gauche républicaine de Jules Ferry, 168 seulement. Mais le Président Grévy n’aime pas Gambetta et maintient Ferry aux affaires. Pour quelques semaines seulement ! Paul Bert voit s’approcher le temps du gouvernement.
A peine réélu député d’Auxerre, il rédige l’avant-propos du manuel qu’il destine aux écoles sous forme de « causeries du maître avec ses élèves ». Il le date du 26 août 1881 : le vendredi qui suit son élection.
Il ne cesse d’écrire, de présider des manifestations. Deux manuels, qu’il signe et qui sont presque entièrement de sa main, vont paraître en même temps : L’instruction civique à l’école et un Cours élémentaire de sciences physiques et naturelles. Succès prodigieux ! L’instruction civique à l’école connaît sept éditions pour la seule année 1882. Paul Bert se limite à l’instruction civique, car son ami Burdeau publie un manuel d’éducation morale chez le même éditeur. Paul Bert écrit encore, sous le nom de sa mère, Henriette Massy, des Notions de morale et d’éducation civique à l’usage des jeunes filles .
Dans son avant-propos d’août 1881, il reprend son rapport de décembre 1879 sur la réforme de l’enseignement primaire. C’est le document qu’il a le plus travaillé, auquel il se réfère sans cesse et qui définit le mieux sa pensée. Pour lui, trois principes fondent l’école de la République : l’obligation, la gratuité et la laïcité.
Cette école doit d’abord « former des hommes et des femmes dont l’âme, fortement trempée, ne subordonne pas l’idée de la morale aux croyances religieuses ». Elle doit ensuite former des citoyens.
Or, ajoute Paul Bert, c’est ce qu’on a complètement oublié dans notre système actuel d’enseignement.
Pour lui, l’instruction civique, ne peut se limiter pas à l’étude de la Constitution, de l’organisation administrative, politique, financière, militaire, de notre « société démocratique et laïque ». Elle doit être bien plus encore. Les conquêtes de la Révolution française doivent être enseignées à l’enfant avec respect et avec reconnaissance : la souveraineté et l’indivisibilité de la nation, l’égalité devant la loi, le respect de la liberté individuelle, l’égale participation aux charges sociales, l’égale accession aux emplois publics, le suffrage universel, le vote libre de l’impôt et, par dessus tout peut-être, la liberté de conscience.
Tous les mots portent : en ce début du XXIe siècle, chaque ministre de l’Education nationale devrait reprendre à son compte cette idée majeure : donner à l’instruction civique une place de premier rang dans les programmes,
« Une nation, écrit Paul Bert, n’est pas une simple juxtaposition d’individus reliés par des intérêts matériels et des lois de police, mais une individualité collective ayant ses raisons d’existence et ses principes de vie », il lui appartient, comme droit et comme devoir, de veiller à ce que les citoyens soient élevés avec la connaissance et dans le respect de ces principes mêmes ; sans quoi l’éducation publique ne serait qu’une préparation de l’anarchie.
On peut dire qu’à toutes les époques, toutes les nations ont ainsi compris leur rôle : « il est grand temps que la France le comprenne à son tour. »
Le maître s’adresse à ses élèves ; il doit leur expliquer très simplement « comment les choses se passent » afin que, devenus majeurs, ils soient des citoyens et non des aveugles. Si les citoyens ne savent pas ce qu’ils font, la souveraineté du peuple est une tromperie. Paul Bert va plus loin encore, préconisant le vote obligatoire : dans une démocratie, on n’est pas libre de ne pas voter. « Le citoyen qui n’exerce pas son droit de vote est un mauvais citoyen, et mériterait qu’on le lui enlève ».
Former de bons citoyens, des citoyens complets, c’est la mission qu’il assigne à l’école. Paul Bert se tourne vers les maîtres, dont il magnifie le rôle : « la grande Convention vous a donné le beau nom d’Instituteurs, de fondateurs des institutions mêmes de la nation ». L’école républicaine a besoin des instituteurs, elle doit se préoccuper de leur situation matérielle comme le fit Lakanal sous la Révolution - d’abord, améliorer leur rémunération.
C’est le sens du discours que Paul Bert prononce à Paris le 18 septembre 1881 à l’issue du banquet que lui offrent les instituteurs de France, rassemblés pour lui rendre hommage. Il scelle l’entente, nécessaire au bon fonctionnement des institutions, entre le futur ministre de l’Instruction publique et ces citoyens d’élite, qu’il appelle à construire l’école de la République.
Devant eux, Paul Bert expose la réforme qu’il entend conduire, présente son livre d’instruction civique et termine son intervention, comme son manuel : « Avant de nous séparer, crions tous : Vive la République ! » Quelle foi ! Les Républicains de la IIIe République n’étaient pas des tièdes. Ils avaient confiance en l’avenir, ils croyaient au progrès, en leur mission d’émancipation du peuple.
Dans le manuel de Paul Bert, le maître s’adresse à ses élèves : « Tout ce que je vous ai enseigné, ce que je vous ai appris à aimer, c’est la Révolution qui l’a fait ». Nous lui devons le culte de la patrie, nous lui devons l’unité de la nation, nous lui devons les droits et les devoirs des citoyens, nous lui devons la souveraineté du peuple, nous lui devons l’administration régulière et honnête, nous lui devons le vote de l’impôt par les citoyens, nous lui devons la liberté, l’égalité, la fraternité. Et de conclure : « Que son nom soit béni ! »
Il y a un avant et un après la Révolution française : celle-ci tient dans l’histoire, pour les Républicains, la même place éminente que la résurrection du Christ pour les Chrétiens. La IIIe République marque l’arrivée du peuple français dans la Terre promise.
Paul Bert n’est pas l’homme du compromis et de la demi-mesure. Il dénonce l’Ancien régime, l’infamie des rois qui entretenaient une correspondance avec l’ennemi, les nobles qui pillaient impunément le paysan. L’Ancien régime, il l’abaisse, il le ridiculise pour mieux magnifier la Révolution française. Il nous appartient, déclare-t-il, à nous Républicains, de mettre en œuvre les principes de la Révolution, d’étendre ses conquêtes en France, mais aussi dans les parties du monde où s’exerce l’autorité de la République.
« Nous sommes en train d’accomplir à notre tour notre Révolution : Révolution prévue depuis longtemps, prédite par Lakanal, et qui n’est qu’une des phases attendues de la grande Révolution française ».
Faut-il citer Michelet, le père des historiens de la Révolution ? « Pour l’Europe, la France n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom : la Révolution ». Il y a chez les Républicains la vieille idée, développée par Claude Nicolet, que les principes de la Révolution française ont valeur universelle. Les Républicains agissent pour tous les peuples : ce qu’ils défendent, c’est la cause de l’humanité. Cette perspective donne un souffle, une énergie sans pareille à l’action de Paul Bert. Elle permet d’unir dans un même combat la lutte pour la fondation d’une école libérée de la contrainte de l’Eglise à l’action qu’il entreprendra au Tonkin pour l’émancipation des peuples de l’ancienne Indochine.
Les Républicains – Paul Bert, Léon Gambetta, Jules Ferry, Charles de Freycinet – mettent l’histoire au service de l’instruction civique, la conçoivent comme l’exaltation de l’œuvre de la Révolution. Leur vision est idéologique. C’est Paul Bert, le premier, qui a défini le rôle de l’histoire dans l’instruction primaire : elle doit enseigner « au prix de quelles souffrances, à travers quelles péripéties sanglantes, a été constituée la nation, ont été récemment conquises la liberté civile et la liberté religieuse ».
L’identité nationale et l’identité républicaine sont toutes deux filles de la Révolution : elles ne sauraient s’opposer, elles se complètent. L’une vit de l’autre, et réciproquement. Dans une conférence au Havre en mars 1880, il précise sa pensée : « il faut commencer l’enseignement de l’histoire par le commencement ». Mais, très vite, à son habitude, il se laisse emporter :
« Dites à l’enfant qu’il y a quelques dizaines de siècles, sur le sol qu’il foule, se trouvaient des hommes, ses ancêtres, vivant dans les cavernes, se cachant dans les bois, armés d’un bâton d’abord, plus tard d’une pierre taillée … Ces hommes, nus, quasi sans défense, ont trouvé devant eux les animaux les plus redoutables ; ils ont eu à lutter contre l’éléphant, contre le rhinocéros, contre le tigre, contre le grand ours des cavernes ; ces animaux féroces, ils les ont vaincus et mangés les uns après les autres, eux qui se faisaient fort de les manger ».
Le scientifique s’efface devant l’homme politique : Paul Bert fait des éléphants et des rhinocéros des mangeurs d’hommes. Que diable ! Mais compte, seul, le développement qui conduit le narrateur à l’école de la République :
« L’âge d’or n’est pas en arrière, il est en avant ! Ce qui se dégagera alors de l’histoire, c’est le sentiment du progrès, le respect et l’amour de ceux qui ont tant combattu et tant souffert pour arriver à constituer ce capital de connaissances et de forces dont nous jouissons aujourd’hui ».
L’histoire de l’humanité est conçue comme un progrès linéaire, une marche de chaque peuple non vers une forme particulière de civilisation, mais vers la civilisation. Tous pourront un jour l’atteindre, mais ils mettront plus ou moins de temps. « Les distinctions entre les civilisations sont moins imputables à la nature qu’à l’histoire ». Paul Bert partage avec les hommes du XIXe siècle la vision grandiose d’une ascension continue de l’humanité vers le bonheur, rythmée par les progrès de la raison.
Dans l’histoire, telle qu’il la raconte et la vit, il exalte le mythe de la race gauloise. Certes, la France résulte d’un brassage de peuples, mais le peuple français tire ses qualités de « cette merveilleuse race gauloise, qui emprunta à l’envahisseur germain sa ténacité, au conquérant latin l’amour de l’ordre, de la logique et de la clarté, et qui a su, dans ce mélange avec des peuples si divers, garder sa gaieté, sa vivacité, son intelligence, sa sincérité, sa délicatesse, sa loyauté, sa générosité.»
Pour Paul Bert, le Moyen Age se résume aux misères et aux oppressions d’une masse paysanne, ponctuées par quelques révoltes. Il évoque la longue nuit du Moyen Age, dans une conception à l’opposé de celle des historiens modernes, de Georges Duby à Jacques Le Goff. Pas un instant, il n’évoque le renouveau monastique, la floraison des églises romanes. Bernard de Clairvaux n’appartient à son univers romanesque !
Il poursuit son chemin : pour lui, la Renaissance est luxuriante, mais rongée par les guerres de religion : c’est l’ère de l’oppression violente des consciences. La monarchie absolue des XVIIe et XVIIIe siècles n’est que despotisme. C’est cette image qu’il faut imprimer dans l’esprit de l’enfant : un despotisme qui brise les caractères, accumule les misères, conduit les nobles à devenir valets du roi.
Mais vient la Révolution et la nation se redresse. A évoquer la grande, la terrible Révolution, Paul Bert trouve sa force, puise l’énergie qui le pousse à aller toujours plus loin. Des trois principes de liberté, d’égalité et de fraternité, il retient comme apport essentiel la fraternité :
« C’est la plus belle des trois parties de la devise républicaine. C’est celle qu’il est le plus nécessaire de rappeler. Il n’y a pas de danger qu’on oublie l’égalité, ni la liberté. Chacun y a trop intérêt pour cela ; quand on y a goûté, on n’en veut pas démordre. Pour la fraternité, c’est autre chose. Ceux qui souffrent y pensent bien, mais les gens heureux l’oublient trop souvent. Il ne suffit pas d’être libre. Il ne suffit pas d’être l’égal des autres. Il faut encore aimer les autres. »
Quelle est belle la devise républicaine ! Les pages que Paul Bert lui consacre mériteraient, aujourd’hui encore, d’être apprises par les jeunes Français. La crise actuelle est une crise des valeurs. Le doute s’est installé en nous sur ce que nous sommes, ce qui nous unit, ce que nous pouvons construire ensemble. Sans la fraternité, nous rappelle Paul Bert, la liberté conduit au repli sur soi et à l’égoïsme.
La fraternité constitue le ciment de toute communauté humaine, aujourd’hui nationale, demain peut-être universelle. Elle permet l’organisation d’un espace de vie commun ; elle reconnaît, préserve l’identité de chaque homme : « Tu es mon frère, différent de moi, mais ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs que moi ». Les croyants ajoutent : « créé comme moi à l’image de Dieu ».
Les rapports entre le pouvoir politique et les pouvoirs religieux ont changé depuis la IIIe République, mais la séparation des pouvoirs politiques et religieux est plus que jamais nécessaire. Nous devons, nous Républicains d’aujourd’hui, identifier les forces antagonistes qui brouillent les relations entre les cultures, nous interroger non sur l’essence des religions, mais sur leur apport, non sur leurs dogmes, mais sur les valeurs éthiques. Nous devons dénoncer les croyances qui maintiennent les hommes prisonniers des peurs, de la superstition et des tabous sans les conduire à la liberté intérieure.
En janvier 1883, Rome a condamné le manuel d’instruction civique de Paul Bert. Pour des raisons plus politiques que morales, liées à la lutte qui opposait alors l’Eglise à l’Etat républicain. Le décret du Vatican évoque un Paul Bert « violent et tapageur, le premier de la bande ».
Le premier de la bande, c’est Jules Ferry qui va le défendre, Jules Ferry à la fois son compagnon d’armes et son adversaire, celui qui s’est approprié sa réforme ! A la tribune du Sénat, il répond au duc de Broglie : « On met des livres à l’index non parce qu’ils attaquent la religion, mais parce qu’ils attaquent l’Ancien régime ». Jules Ferry a besoin des voix de l’Union républicaine : « Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ».
Dans la lettre qu’il adresse le 17 novembre 1883 aux instituteurs, il leur recommande de ne pas sacraliser les manuels, de ne pas les considérer comme « une sorte de catéchisme nouveau ».
Paul Bert modifiera son manuel – mais plus tard - quand le succès en sera assuré. Il apportera, dans la onzième édition, quelques modifications de détail. Plusieurs vignettes vont ainsi disparaître : celle des pauvres recevant à la porte du couvent « juste de quoi ne pas mourir de faim », celle des paysans mangeant « des herbes crues et toutes sortes de bêtes ». Quel dommage ! Elles donnaient à l’ouvrage sa saveur d’époque.
Paul Bert ajoutera une leçon expliquant les raisons pour lesquelles les Français votent de plus en plus pour le gouvernement républicain, « le plus juste, le plus sage, le plus pacifique et le plus économe de tous ». A son habitude, il empile les adjectifs. Il ne sait pas s’arrêter.
« Pas de haine entre Français ! Gardez-la pour l’ennemi ! » Le manuel continue de s’ouvrir sur le service militaire et l’impôt nécessaire pour entretenir l’armée. C’est l’époque des batillons scolaires qui défilent à Paris pour la première fois le 14 juillet 1882, en vareuse et costume bleu sombre, coiffés d’un béret de même couleur à pompon rouge, tambours et clairons en tête, fusils de bois en bandoulière. La loi de mars 1882 sur l’enseignement primaire prévoit, parmi les matières obligatoires, pour les garçons « les exercices militaires » et pour les filles « les travaux à l’aiguille »...